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LOIRE: ANJOU BLANC, NOIR…
LE YIN ET LE YANG DE LA REGION ANGEVINE

Je rêve encore de ce voyage spectaculaire au fil de la Loire, cette rivière qui trace son chemin depuis l’est du Massif Centrale (Mont Gerbier de Jonc) et reçoit tout au long de son parcours les contributions de toutes les rivières du centre ouest de la France. 

Pour ce périple j’ai choisi de me concentrer sur la région de production qui entoure la ville fortifiée d’Angers, située sur la bande de transition entre les vestiges de l’ancien Massif Armoricain à l’ouest et le Bassin Parisien à l’est.  Un bon ami volcanologue me dit toujours que l’on peut tout expliquer à travers la géologie… je dois avouer que le propos est particulièrement avéré en Anjou.

Anjou blanc et Anjou noir

L’Anjou noir fait référence au Massif Armoricain dont les sols les plus anciens sont essentiellement constitués de schiste, gneiss et granite. Des terres d’origine cristalline et acides. Même ici on retrouve mines et carrières qui suivaient les veines de cette formation géologique pour en extraire l’ardoise, le fer, le granit (et l’uranium dans la partie sud-ouest, à la frontière de la Loire-Atlantique).

L’Anjou blanc fait référence au Bassin Parisien (le Saumurois et le Baugeois) dont les sols calcaires sont principalement constitués de sable, de grès, du tuffeau (*) (tuffeau blanc et jaune), et de faluns coquilliers. Dans cette partie du département, on y a exploité le charbon dans le Layon, mais surtout le tuffeau y a été très largement extrait pour la construction d’églises, de châteaux et d’habitations. Son exploitation intensive est à l’origine d’innombrables galeries souterraines.

Les Caves

A la sortie du Moyen Age (au XV siècle), certaines excavations furent transformées en zones habitables (voire les chambres dites « cathédrales » dans le falun de la région de Doué-la-Fontaine, avec des voûtes culminant à plus de 20 mètres). L’autre utilisation naturelle de ces «caves» était la production de champignons, encore répandue aujourd’hui, et bien sûr la vinification et le stockage de vin.

Une bonne partie de producteurs historiques de Saumur peuvent encore aujourd’hui profiter de ces conditions privilégiées.

Ces caves naturelles furent un facteur clé dans le développement de la production des fameux effervescents de Loire. Bien évidemment quand on parle du début de cette exploration stylistique au XVème siècle, il s’agissait d’«incidents de parcours», dus à la mise en bouteille avant les froids de l’hiver, quand très probablement il restait encore quelques sucres fermentescibles, et la fermentation se poursuivait en bouteille l’année suivante suite au réchauffement saisonnier et graduel des lieux.

La méthode « ancestrale » donnait des vins perlant voir pétillant, peut-être aussi avec une bulle assez fine, vu la température toujours fraiche garantie par les caves enterrées.

L’exemple de Saumur est parlant au niveau qualitatif. Développé en XIX ème siècle par Jean Ackerman avec la deuxième fermentation en bouteille selon la méthode classique.

L’Anjou noir n’a pas eu cette chance et encore aujourd’hui hérite de caves non enterrées, charme mis à part, qui doivent être conditionnées pour la production de vin.

Normalement j’évite de mentionner des noms de producteurs, mais à titre d’exemple pour la construction de nouvelles caves «modernes», la très attendue visite de la cave de Thibault Boudignon en est modèle exemplaire. Une cave d’Anjou noir conçue avec intelligence et en s’appuyant sur les connaissances actuelles (concept de thermorégulation par puits canadien, systèmes d’optimisation énergétique, etc.)

Vallées alluvionnaires – La troisième zone

Afin de compléter le survol de la région, une troisième nature geo-pédologique (entre blanc et noir) est représentée par les Vallées alluvionnaires, situées naturellement au niveau des cours d’eau et constitué de terrains “fluviatiles”.

Cette partie est souvent dédiée aux cultures dites “spécialisées”, telles horticulture, maraichage, etc., on y trouve la majorité des cultures des porte-greffes, encore fragiles vu leur jeune âge.

Cette contextualisation, qui part des sols, nous plonge entièrement dans un monde d’images de lieux et de réflexions sur les styles des produits issus de ces terres.

Profil des vins

Je suis profondément amoureux du cépage Chenin, ce caméléon du monde viticole, pour sa malléabilité stylistique et propension à créer des vins d’excellence. Avec ses fines bulles caractéristiques, en vin tranquille, avec ou sans sucre résiduel, il peut accompagner tous les moments d’un repas et toutes les occasions.

Il est difficile de déterminer un profile aromatique, de texture voir de dynamique de bouche caractérisant un secteur plutôt que l’autre, en raison des innombrables variables qui peuvent définir le style d’un vin fini.

Cependant, au travers de mes expériences personnelles, je dirais que l’Anjou blanc tend vers des notes de fruits frais, bien que mûrs et que les notes florales, miellées peuvent être plus accentuées en présence de sucre résiduel (aubépine, lilas, tilleul, verveine, camomille, etc.)
Les longs élevages et/ou l’évolution en bouteille peuvent conduire à des notes balsamiques et d’herbes aromatiques.

http://www.croqueurs-anjou.org/Img/Geologie.png

L’Anjou noir quant à lui est parfois un défi pour moi en raison de sa relation à l’oxygène…

Dans certains vins issus de sols à la nature cristalline et acide, on retrouve une matrice «réductrice» qui s’exprime à travers des notes d’allumette et agrume « croquant », des noyaux acides intenses et épais, comme un filon tranchant en milieu et finale de bouche. Son expression aromatique véhicule des notes plus fruitées (agrumes, fruits secs, etc.) qui apparaissent surtout en retro-olfaction pour des vins encore jeunes, plus tard l’épice remonte en force. En fonction du millésime et de la parcelle, les élevages intégrales ou partiels en contenant poreux (bois, terre cuite, grès, etc.) peuvent en sublimer les équilibres red-ox.

Le botrytis sur les vins « secs » et les « doux »

Nous associons souvent le phénomène de la pourriture noble aux vins sucrés et à la récolte par tri (baie par baie), une fois obtenu le niveau de développement voulu.
En Loire, certains producteurs de vins secs (**) décident de récolter quand la pourriture noble montre les premiers points noirs sur la peau des raisins, assouplie et rendue plus subtile par l’évolution du fruit en maturation. Les vins résultants sont dotés de puissance et longévité, vu que ce niveau de maturité amène souvent vers les 15+% abv, mais nécessitent un grand terroir (voire Roche aux Moines et Coulée de Serrant) et modes de culture adaptés pour retrouver des facteurs équilibrants (amertumes nobles, acidité, salinité).

La plupart des producteurs cherchent le niveau de maturité qui précède ce stade, étant considéré comme le parfait développement aromatique/phénolique pour ce cépage.

Le botrytis dans la production de vins doux reste le chemin suivi dans cette région, grâce au meso climat garanti par le Layon, affluent de la Loire, qui garantit la teneur en humidité la nuit et un canal d’air fraîche pendant la journée, menant au développement de la pourriture noble presque chaque année.

Pour l’instant tous ces « styles » de production se maintiennent et adhère à la tradition, ce qui change c’est le marché, puisque la consommation de vins doux est en baisse constante. La solution, à mes yeux «juste», est celle de donner aux vins sucrés un statut haut de gamme et, législativement, rester ancré dans l’unicité du lieu. Des mesures telles l’élévation du Chaume à 1er cru et Quarts de Chaume à Grand Cru (seul grand cru de Loire), et l’abolition de la cryo-extraction à partir de la récolte 2019, montrent que la bonne direction a été prise.

Démarches qualitatives

La montée qualitative des vins secs est indéniable et les investissements de capital étranger dans la région (voire l’agence Ampelio) montrent que l’avenir (qualitatif) est assuré, pour des appellations qui se situent déjà dans une gamme de prix premium.

Bien évidemment les appellations telles le domaine la Roche aux Moines, 33ha (29ha sans les bâtiments, partagés entre trois propriétaires), qui déclare être entièrement en production biologique est une belle affirmation locale et internationale.

Changement climatique

J’ai eu l’occasion de lire des rapports qui résumait assez bien le changement en Val de Loire. Il est vrai qu’en 40 ans les statistiques montrent que le Chenin et le Cabernet Franc ont gagné presque 2% abv et perdu environ 2g d’acidité totale par litre.

Ces chiffres seraient alarmants si d’autres facteurs comme la baisse des rendements (vendange verte, enherbement entre les rangs, etc.) et la gestion de la canopée foliaire n’entrait pas en jeu.
Le marché ne cesse de demander une montée en qualité organoleptique et dans l’éthique de production, raison pour laquelle l’évolution des pratiques agricoles (certaines mentionnées ci-dessous) se montrent nécessaires.

Autre élément rassurant est que la pluviométrie (pour le moment) reste stable (550 à 600 mm par an) et distribuée principalement pendant la période végétative de la plante. Article Researchgate (2011)

Cependant les grandes questions demeurent et le Congres International sur le Chenin Blanc de juillet dernier le confirme au travers des échanges avec des pays comme l’Afrique du Sud, l’Allemagne, le Canada voir la Chine, le phénomène du changement climatique mérite la plus grande attention.

 

Je vous souhaite bonne exploration dans le monde du vin et peut-être aussi dans cette région magnifique!

Santé à vous tous !

 

Michele Caimotto

 

Notes:

(*) Définition: Le tuffeau, ou tufeau, est de la craie micacée ou sableuse à grain fin, de couleur blanche ou crème parfois jaunâtre, et contenant quelques paillettes de mica blanc (muscovite). Elle est extraite de carrières dans des strates de l’ère secondaire au crétacé supérieur, étage turonien.

(**) Sucre résiduel (sr) < 4g/l, ou sr <8g/l de pour des acidités tartriques > sr +2

Pour vous aider à contextualiser la géographie de la vallée et l’appellation Anjou: Carte Vallée de la Loire (Techniresto)

 

Liens:

Les Dégustations Wine Rose – programme automne – hiver

Mots clés: Chenin Blanc, Anjou, Loire, botrytis, Calcaire, Schiste, Cave, Vinification, Dégustation, Wine Rose, Michele Caimotto